Bellechasse au temps des seigneuries

 

Le livre Bellechasse au temps des seigneuries représente 15 ans d’effort pour tenter de comprendre l’histoire fascinante d’une région, depuis ses origines jusqu’à l’avènement des municipalités. Dans un premier temps, il me fallait savoir. J’ai donc étudié et lu tout ce que je croyais avoir été écrit sur la région, à commencer par les monographies paroissiales. Ensuite, il me fallait voir. J’ai alors photographié sans relâche à la recherche de vestiges encore visibles sur le terrain. Il me fallait enfin comprendre pour pouvoir interpréter correctement les documents disponibles et être en mesure d’obtenir une vision cohérente de Bellechasse, au temps des seigneuries. C’est ce que j’ai fait à partir de certains constats.

 

Premier constat : Avant d’être géré par des maires, des conseillers et des citoyens, le territoire de Bellechasse est géré par des seigneurs et des censitaires qui, pour prospérer, se trouvent dans l’obligation de coloniser autant que de commercer. Bellechasse au temps des seigneuries, c’est 126 ans de régime français et 91 ans de régime anglais. C’est plus de la moitié de notre histoire : 217 ans de régime seigneurial, contre 160 ans de régime municipal. La première seigneurie est concédée en 1637 et ce n’est qu’en 1854 que la tenure seigneuriale est officiellement abolie par Augustin Norbert Morin, un gars du 5e rang de La Durantaye. Il fut député de Bellechasse durant 15 ans; sous l’Union, il dirige conjointement le Canada pendant quatre ans, à titre de premier ministre du Canada Est.

 

Deuxième constat : Avant de se ranger (s’établir dans un rang) pour défricher et cultiver, nos ancêtres français voient du pays. Ils sont plus nomades que sédentaires. Engagés par des compagnies marchandes pour faire le commerce des fourrures, certains gagnent leur vie comme coureur de bois. Ils viennent en Nouvelle-France pour commercer avec l’Indien ami. D’autres, mobilisés par l’Armée française, travaillent comme artisans et comme soldats. Ils viennent notamment comme militaires avec le régiment de Carignan pour contrer l’attaque de l’indien ennemi, construire des forts et sécuriser le territoire en vue d’une colonisation future. La première seigneurie concédée à Nicolas Marsolet en 1637 ne l’est pas à un homme désireux de coloniser, mais à un marchand de fourrure qui utilise sa seigneurie comme territoire de chasse. Depuis la politique familiale de Jean Talon, plusieurs de ces coureurs de bois, désengagés de compagnies marchandes, et de ces soldats, démobilisés de l’armée française, deviennent cultivateurs et épousent des Filles du roi, venues expressément au Canada pour peupler le territoire entre 1663 et 1673. Il en vient près de 850 en dix ans et elles sont considérées à juste titre comme les Mères de la Nation québécoise. Le premier baptisé inscrit au registre de Saint-Michel en 1693, sous le nom de Brias, est le fils de Renée Birette. Fille du roi partie de La Rochelle, Renée arrive au pays sur le Prince Maurice en 1671 et épouse en deuxième noce un métayer engagé par le seigneur Olivier Morel de La Durantaye pour cultiver la terre domaniale.

 

Troisième constat : La domestication du territoire par nos ancêtres français commence au fleuve en 1672, dans ce qui est maintenant convenu d’appeler La Plaine côtière de Bellechasse, partie prenante de la côte du Sud, considérée comme le troisième lieu de peuplement dans le temps après la Côte-de-Beaupré et l’île d’Orléans.  Quatre seigneuries y sont officiellement concédées par Jean Talon avec obligation de résultat : Berthier, Vincennes, Beaumont et La Durantaye, laquelle donne finalement naissance à Saint-Michel et Saint-Vallier. 

 

Quatrième constat : Contrairement aux municipalités de paroisse, le territoire seigneurial diffère considérablement du territoire paroissial. Une seigneurie, comme celle de Saint-Vallier par exemple, contient en tout ou en partie le territoire de trois paroisses (Saint-Philippe et Saint-Jacques, Saint-Michel et Saint-François-de-Salle de la rivière du Sud).  Inversement, le territoire d’une paroisse, comme celle de Saint-Charles, chevauche en tout ou en partie le territoire de trois seigneuries (Beaumont, Saint-Michel dans son secteur Livaudière et La Martinière).

 

Cinquième constat : L’absence de réseau routier. Les premiers chemins de rang, appelés côtes, sont des chemins d’eau. Il n’y a pas de véritable réseau routier en Bellechasse sous le régime français et, à moins de marcher à travers bois, c’est en longeant le fleuve et ses affluents qu’on peut avoir accès au territoire pour l’agriculture, le commerce, l’exploration et la guerre. C’est par milliers, sous le régime français, qu’on construit des bateaux pour faciliter le déplacement des personnes et le transport des marchandises dans la vallée du Saint-Laurent. Rares sont d’ailleurs les censitaires qui n’ont pas un canot indien en écorce de bouleau blanc ou encore, une barque à fond plat, sur le rivage, en bordure de leur terre. En l’absence de quai d’accostage, plusieurs seigneurs de Bellechasse comme les Morel, les Péan et les Roy, viennent échouer leur voilier sur la batture, non loin de leur manoir.

 

Sixième constat : L’importance du rang seigneurial. Il n’y a pas de villages en Bellechasse avant le 19e siècle. Aucune agglomération villageoise (bourg) n’existe autour des églises. Avant de constituer le cœur de nos villages, les églises ont constitué le cœur de nos paroisses comme églises de rang, bâties sur des terrains prélevés à même la terre d'un cultivateur.  Seul lieu de peuplement à l’époque, le rang devient une façon singulière d’occuper le territoire. Les églises donnent l’heure juste et servent de point de repère, mais aucun village n’existe encore pour qu’artisans, commerçants et professionnels puissent s’y installer, offrir des services et faciliter le travail du cultivateur.

 

Septième constat : Le système D fait partie du mode de vie de nos ancêtres canadiens. En absence de village et en raison de l’éloignement de la ville, le colon est forcé de tout faire lui-même. Seul lieu de résidence et de développement, le rang devient identitaire et on développe à son égard un sentiment d’appartenance. J’entends encore Benoit Lacroix, fils de cultivateur, me dire fièrement qu’il venait du Rang 3 Ouest, comme s’il m’avait dit venir de la Côte d’Azur. Le rang, c’est l’identité première de l’habitant qui doit s’autogérer et je crois qu’on peut trouver, dans cette façon singulière d’occuper le territoire, l’explication du talent créateur des Québécois. La nécessité devient rapidement mère de l’invention. Le territoire est grand, les ressources abondantes, mais c’est le système D qui prévaut et chacun doit se débrouiller pour prospérer en solidarité avec ses voisins de rang. C’est l’autosuffisance. Chaque censive est une entreprise autonome et la main-d’œuvre est fournie par la famille qui se doit d’être nombreuse.  Contrairement au paysan dépossédé de toute richesse par la noblesse de France, l’habitant a ici la propriété utile de ses terres. Seul maître à bord après Dieu sur un territoire plus grand que bien des villages, il trouve dans cette richesse la motivation première pour rester et bâtir le pays.

 

Huitième constat : Les églises sont nombreuses et rassembleuses. Postérieures aux seigneuries, mais antérieures aux villages, les églises catholiques sont présentes dès le début de la colonie et ce sont elles qui assurent la cohésion sociale des censitaires. C’est là que les censitaires se rencontrent chaque semaine, c’est là qu’ils causent, qu’ils s’informent, qu’ils négocient, c’est là qu’ils reçoivent l’enseignement moral et religieux. On peut quand même être surpris du nombre élevé de ces églises paroissiales. On en trouve l’explication dans l’éloignement progressif de l’église mère qui devient difficilement accessible aux colons, quand peu à peu ils s’installent dans l’arrière-pays. En colonisant un troisième et un quatrième rang à l’arrière des premiers, on s’éloigne de l’église d’origine et la pratique religieuse, essentielle à la cohésion sociale, devient dès lors impossible. On demande donc qu’un nouveau lieu de culte soit construit et on change d’allégeance paroissiale. Comme me faisait remarquer un jour Jean-Pierre Lamonde, si le bitume et le cheval-vapeur avaient existé à l’époque, nous n’aurions pas autant d’églises et de paroisses. Moins nombreuses, elles auraient simplement été plus spacieuses.

 

Neuvième constat : Qui dit paroisse dit registre. C’est l’ouverture d’un nouveau registre à l’intérieur d’un territoire spécifique qui fait foi de l’ouverture d’une nouvelle paroisse. Plus de la moitié des 20 paroisses catholiques de Bellechasse reçoivent leur statut officiel de paroisse après 10, 15, 20, 30 et même 40 ans de vie paroissiale et de services religieux donnés régulièrement à l’intérieur d’un lieu de culte. 

 

Dixième constat : À la signature du traité de Paris de 1763 qui met fin à la guerre de Sept Ans et sonne le glas de la Nouvelle-France, le Québec est rural à 85 %. Même constat à l’avènement des municipalités en 1845, mais à la création des MRC en 1982é la situation s’est complètement inversée. Seulement 15 % de la population vit à l’intérieur de rangs pour cultiver et faire l’élevage.

 

Conclusion. Je conclus en disant que la période historique couverte par ce livre est celle qu’ont connue nos ancêtres lointains. C’est le Bellechasse des origines, le Bellechasse d’avant les municipalités. Essentiellement, c’est le Bellechasse du 17e et du 18e siècle, celui d’une société traditionnelle pré industriel où le moulin, alimenté par l’eau des rivières ou le vent du ciel, transforme la matière première pour que l’habitant puisse se bâtir, se vêtir et se nourrir. Le livre témoigne d’un temps où il n’y a pas d’électricité, pas d’énergie fossile utilisée, pas de moteurs, pas d’ordinateurs, pas d’Internet, pas de télévision, pas de radio, pas de téléphone, pas de télégraphe. Il n’y a pas non plus de vaisseau spatial, pas d’avion, pas de paquebots, pas de chemins de fer ni de trains, pas de camions, pas d’automobiles ou de motoneiges… pas de scies à chaîne, pas de tracteurs et pas d’eau courante.

 

À Saint-Michel, il y a présentement dans le village une résidence qui va bientôt perdre sa vocation de presbytère après 274 années d’existence. Une partie plus ancienne de ce presbytère en pierre est en effet construite en 1739 et une vieille fondation chaulée, visible au sous-sol, en témoigne. C’est quand même spécial et on peut réaliser ici le temps qui nous sépare du Québec moderne : Mozart n’est pas encore né, l’Europe est dirigée par des Monarchies, la Révolution française n’a pas encore eu lieu et les États-Unis d’Amérique n’existent pas. C’est donc dire que bien avant le rapatriement de la Constitution en 1982 et la clause dérogatoire, bien avant la Révolution tranquille de 1960, bien avant la Confédération Canadienne de 1867 et l’Acte d’Union de 1840, bien avant la Révolte des patriotes en 1837, bien avant le Bas et le Haut-Canada de 1791, la création des cantons et comtés et l’avènement de la démocratie parlementaire, bien avant la déclaration d’indépendance des États unis en 1776 et l’arrivée des loyalistes par la suite, bien avant l’Acte de Québec de 1774 et l’occupation du territoire québécois par les Bostonnais, le traité de Paris de 1763, la Conquête Anglaise, le démantèlement du Pays et la création de la province de Québec, le Canada est continental et ce modeste presbytère de rang, antérieur au village, assiste à la naissance d’une nouvelle nation en terre d’Amérique. Devenue Québécoise au contact de la culture anglo-saxonne, cette nation neuve, issue d’un métissage culturel entre Français et Autochtones, est d’origine canadienne. Cette époque du vieux presbytère de 1739 et des « anciens Canadiens » que nous étions est une époque sans facilité qui exige qu’on se colle à la nature pour être en mesure de la transformer peu à peu avec les moyens du bord que sont la roue, l’animal domestique, la charrue, la pioche, la faux, le clou de forge et le marteau, la hache, la scie et le fusil. Ça prend de l’endurance, de la débrouillardise, de l’ingéniosité et de la volonté à revendre pour bâtir à sa convenance, en lien avec les premières nations qui, faute de connaître le fer, la forge et le moulin, laissent à nos ancêtres européens un territoire vierge après 8 000 ans d’occupation, depuis le retrait de la mer de Goldwaith.

 

En nommant le territoire actuel, en lien avec ce qu’il était, le livre Bellechasse au temps des Seigneuries cherche à lui donner sens par la reconnaissance du travail de ceux et celles qui, à bout de bras au cours des siècles, ont mené le pays jusqu’ici.

 

Paul St-Arnaud, décembre 2013