La paroisse canadienne de la « coste du sud » au 17e siècle

Paroisses de la Côte du Sud

Au passage d’un long nuage opaque, une éclipse de soleil plongea un jour Saint-Jean-de-l’Isle-d’Orléans dans le noir donnant encore plus de relief au village blanc de Saint-Michel, situé juste en face. Avant même l’existence du vieux bourg et de l’église, le territoire seigneurial des Michelois concédé en 1672 fut complètement intégré à celui de la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud lors de l’érection canonique de celle-ci en 1678.

 

Préambule

 

Par cet article, l’auteur cherche à comprendre comment s’organisait concrètement la paroisse canadienne au 17e siècle sur la rive sud du Saint-Laurent, en amont comme en aval de ce qui deviendra Lévis, en face de Québec. S’étant constituée progressivement au rythme du peuplement seigneurial puis cantonal tout au long de son histoire nous verrons que la première étape de son implantation en territoire seigneurial se résumera à fixer la cure c’est-à-dire à s’assurer que les fidèles reçoivent un minimum de services religieux, et ce, de façon régulière. Nous verrons à bien distinguer le religieux du profane pour ne pas confondre territoire paroissial et territoire seigneurial, cantonal ou municipal.

 

Nous donnerons un nom fictif à une paroisse qui en était dépourvue (sans titulaire) lors de son érection canonique et nous utiliserons le mot curé au sens propre : prêtre responsable d’une cure spirituelle chargé par son évêque de soigner l’âme des fidèles en leur offrant des services religieux. Il sera donc question de curé résident (sens habituellement donné au mot curé) lorsqu’un curé sera titulaire d’une cure, mais aussi de curé non-résident (curé itinérant, curé voyageur ou curé missionnaire) lorsqu’un territoire sera desservi par voie de mission. Tout prêtre qui exerce une fonction curiale sera donc appelé curé, qu’il soit missionnaire ou non, résident ou desservant, titulaire ou non titulaire. Nous distinguerons enfin la fixité d’une cure (services religieux donnés de façon régulière par un curé, résidant ou non) et l’inamovibilité de cette cure (services religieux donnés par un curé titulaire qui réside sur place).

 

Érection canonique d’une grande paroisse

 

En 2003, Saint-Michel-de-Bellechasse fêtait son 325e anniversaire. Arrivé depuis peu dans la municipalité, je m’étais demandé ce que pouvait bien signifier l’année 1678 pour les Michelois. À ma grande surprise, j’appris par mes lectures que l’année de fondation marquait l’ouverture d’une paroisse sans nom, le début d’une présence religieuse continue sur un territoire que leur seigneurie partageait avec plusieurs autres seigneuries. C’était avant qu’à lui seul le territoire de la seigneurie La Durantaye serve de frontière à la paroisse, avant que celle-ci adopte l’Archange Saint-Michel comme saint patron en 1698. C’était même avant qu’elle se soit appelée Saint-Laurent-de-La Durantaye pendant 5 ans. L’année 1693, rappelons-le, est la date de création de la paroisse autonome qui coïncide avec l’ouverture d’un registre à son nom par le Père Beaudoin : « Liber Baptismorum parochiae Sti Laurentii vulgo La Durantaye in Nova francia 1693 ». « Livre des mariages de la paroisse de Saint-Laurent, communément appelée de La Durantaye, 1693 ». Source : Dédicace qui sert de frontispice au registre de Saint-Michel inscrit au Registre de Beaumont.

 

En 1678, Monseigneur de Laval, premier évêque de la Nouvelle-France, procédait donc à l’érection canonique d’une paroisse sans titulaire avec cure fixe regroupant toutes les seigneuries existantes à l’époque sur la rive sud du Saint-Laurent entre Rivière-du-Chesne et Rivière-du-Loup. Source : Mandements des Évêques de Québec, vol.1, page 569.

 

Un grand district paroissial couvrait le territoire de 15 seigneuries. Toute la côte du sud devenait paroissiale. L’existence d’une note dans le registre de L'Islet daté de 1781 en témoigne : « Régistre des baptêmes, mariages et sépultures de toute la coste du sud, à savoir : Villieu, Coste de Lauzon, Beaumont, La Durantaye, Cap St-Claude, Berthier, Pointe à la Caille, Rivière du Sud, Cap Vincelot, Bonsecours, Isles aux Oies et aux Grues, Rivière des Trois-Saumons, Langlais, St-Denis, Lacombe, La Bouteillerie et Rivière-du-Loup, à commencer du premier janvier 1681 ».

 

Concédée en 1672 à Olivier Morel, haut gradé de l’armée française, la seigneurie La Durantaye était au nombre des seigneuries concernées par le registre de L'Islet, ce qui autorisait ses habitants à se rappeler de façon particulière la fondation de cette grande paroisse. Celle-ci constituait une étape importante dans l’organisation religieuse de leur territoire et ceux qui devinrent Michelois tenaient à le souligner.

 

Certains auteurs ont laissé entendre que cette paroisse était théorique ou qu’elle n’en était pas vraiment une, relevant plus du régime des missions que du régime paroissial. C’est vrai qu’elle était différente de celles qu’on connaîtra par la suite. C’est également vrai que Monseigneur de Saint-Vallier, deuxième évêque du diocèse de Québec, utilisait le mot mission et même l’expression «Grande Mission » pour la désigner. On aurait tort cependant d’opposer ici le mot mission au mot paroisse. Il faudra bien distinguer et ne pas confondre mission avec paroisse de mission. Il faudra considérer ce territoire, collectivement constitué en district paroissial d’abord et en plus petits districts ensuite durant ses 15 années d’existence, comme une véritable paroisse. Bien que sommaire et correspondant à la première étape d’un long processus d’implantation, l’ organisation religieuse de ce vaste territoire était bel et bien paroissiale.

 

Le régime de mission

 

Au début de la colonie, la Nouvelle-France tout entière forme un territoire de mission. Avant le retour de Monseigneur de Laval comme évêque en titre de la Nouvelle-France en 1663, avant la création d’un Séminaire qui servira pour un temps de presbytère à tout le clergé, avant l’institution de la dîme et l’érection canonique des premières paroisses dans la vallée du Saint-Laurent, l’organisation religieuse hors les murs des bourgs de Québec, Trois-Rivières et Montréal se résumait à l’établissement d’un réseau nécessaire à la conversion des premiers occupants du continent par des missionnaires. La nécessité de baptiser l’indien avant qu’il ne meure pour qu’il puisse jouir des bienfaits de la vie éternelle et éviter l’enfer explique en grande partie la présence des missionnaires en terre d’Amérique. Sauver des âmes est d’une importance capitale pour les religieux de l’époque. On se rend donc là où se regroupent les Indiens, on construit une chapelle à l’intérieur de leur village et on s’installe parmi eux dans l’espoir de convertir avant de baptiser. Ces installations adaptées à la façon de vivre des Indiens porteront le nom de mission et les prêtres qui dispensent ces services religieux seront appelés missionnaires parce qu’ils reçoivent comme mission celle de convertir.

 

Avant 1678, c’est par ces missionnaires que les censitaires de la rive sud recevront leurs premiers services religieux, de façon aléatoire donc, par des prêtres de passage qui auront pour mission première d’évangéliser l’Indien. Dans un livre intitulé Histoire de la Côte-du-Sud les historiens nous indiquent que les Canadiens vivant sur la Côte-du-Sud commencent à se doter de « cadres paroissiaux » autour des années 1680 et qu’avant cette date, l’organisation religieuse relève essentiellement du « régime de mission caractérisée par le passage occasionnel,plus ou moins régulier, d’un missionnaire qui vient célébrer la messe et offrir une certaine assistance spirituelle aux fidèles. »*

 

Le régime paroissial

 

La réalité paroissiale est tout autre que la réalité missionnaire, car elle ne vise pas la conversion pas plus qu’elle n’offre aux baptisés de longue date un service religieux occasionnel. Établir une paroisse en Nouvelle-France consiste à organiser un territoire circonscrit en vue d’une pratique régulière et permanente du culte pour des catholiques convaincus que sont les Français d’avant la Révolution française, fraîchement débarqués en Amérique pour y rester, commercer, exercer leur métier, s’établir en seigneurie, cultiver la terre et fonder une famille à l’intérieur d’un cadre paroissial qui leur assure les secours de la religion. Déjà baptisés et familiers avec la réalité paroissiale de leur pays d’origine, les Français qui s’installent ici sont pour la plupart d’entre eux catholiques et ils comptent bien le rester. Les huguenots ont joué un rôle important dans l’établissement de la colonie, mais ils étaient quand même minoritaires. Même le huguenot Samuel de Champlain trouvera bon de se convertir au catholicisme. Jusqu’à la fin du 20e siècle, la paroisse sera la première référence identitaire des Québécois tout au long de leur histoire. Au-delà des premières identités que furent la famille et le rang, il y avait l’identité plus large de la paroisse. On aurait pu s’identifier à la seigneurie et plus tard au canton ou au village, mais non. Les Québécois se sont davantage identifiés à la paroisse au point qu’encore aujourd’hui des citoyens municipaux utilisent le mot paroisse pour désigner la réalité municipale réservant le mot fabrique aux affaires de la paroisse. Certains amateurs d’histoire de Bellechasse confondent même paroisse et seigneurie. On retrouve dans leurs écrits les expressions suivantes pour désigner les habitants d’un secteur : « les fidèles de la seigneurie » ou encore « les censitaires de la paroisse ». On attribue aux seigneurs le pouvoir de fonder des paroisses. Dans la tête de plusieurs, installés en Bellechasse depuis la Conquête, le mot paroisse désigne le territoire que celui-ci soit seigneurial, cantonal, électoral, paroissial ou municipal. Le pays intime, celui-là même qu’on habite, est vu comme une paroisse, refuge bienfaisant à l’abri des partis pris politiques et des guerres. À la suite de la répression meurtrière des patriotes, la paix devient un incontournable. On ne distingue plus le religieux du profane. Dans ce contexte, ne pas avoir eu à sabrer dans la continuité identitaire religieuse des Québécois pour remplacer les structures seigneuriales a grandement facilité la mise en place des municipalités entre 1845 et 1855. Ça pourrait d’ailleurs expliquer le fait que le passage du régime seigneurial au régime municipal se soit fait en douce, sans casse, sans violence. Les frontières municipales épousèrent sensiblement les mêmes frontières que celles des paroisses, ce qui vaudra d’ailleurs à ces municipalités d’être appelées « municipalité de paroisse ».

 

Ainsi donc, à partir de 1678 des missionnaires se font curés sur la rive sud. Ils se voient confier la charge d’une paroisse. Le territoire de la rive sud, tant en amont qu’en aval de Québec, devient un immense district paroissial sans titulaire que nous nommerons paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud pour mieux identifier les frontières qui recouvrent celles des deux seigneuries placées aux extrémités du territoire.

 

La « Grande Mission » ou « paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud » était une véritable paroisse, et ce, pour deux raisons :

Le premier « plan général de l’état présent des missions du Canada » daté de 1683 nous indique qu’en remplacement de l’abbé Thury « Monsieur de Saint-Claude, prêtre natif du pays, âgé de 28 ans, dessert par voie de mission, Bellechasse, La Durantaye, Beaumont, Montapeine, la Côte de Lauzon, Villieu, Sainte-Croix, Lotbinière jusqu’à la rivière du Chesne. (Source : Mandements des Évêques de Québec, vol. 1, pp. 115 à 121.)

 

Dans la même année 1683, l’« État présent des cures et missions de Canada » nous indique que « M. Morin, prêtre natif du pays, âgé de 38 ans, dessert la Côte de Lauzon, Montapeine, Beaumont, La Durantaye et Bellechasse qui ont huit lieues d’étendue… ». Il nous indique également « qu’il y a une église de pierre à la Côte de Lauzon, longue de 45 pieds et large de 20, sans presbytère; il y a 95 familles et 522 âmes, les dimes valent environ 200 livres, prix de Canada » (Source : Archives Canadiennes, Série F2, vol. 3, pp. 4-11 et 34-36.). En attendant qu’une chapelle soit construite dans chaque sous district ou plus tard dans chacune des seigneuries concernées, le missionnaire devenu curé non résident demande à un cultivateur de bien vouloir aménager temporairement une pièce de sa maison en lieu de culte, le temps des visites paroissiales. Pour faciliter la pratique du culte et mieux fixer la cure, on demande au même colon de recevoir le curé à chacune de ses visites. Voici ce qu’écrit Joseph-Edmond Roy en parcourant les vieux registres paroissiaux de la Pointe-de-Lévy : « ce qui nous frappe tout d’abord, ce sont les voyages incessants que le missionnaire est obligé de faire et la rapidité avec laquelle il les accomplit. Aujourd’hui, il est à Lotbinière; demain il sera dans Lauzon, et deux ou trois jours après on le trouve dans l’autre extrémité du district qui lui est confié, à La Durantaye ou à Berthier. Le missionnaire avait certains endroits fixes ou il s’arrêtait de préférence. C’était comme chose convenue qu’on devait l’y rencontrer. Ainsi, Jean Demers…est devenu un des amphitryons habituels du prêtre voyageur. C’est dans sa maison que le missionnaire baptise la plupart des enfants de la partie ouest de Lauzon. Dans Beaumont, c’est Denis Belleperche qui reçoit le prêtre. Dans La Durantaye, c’est Bazin. ». Source : Histoire de la Seigneurie de Lauzon, vol.1, P.315.

 

Nul besoin alors, pour les gens d’ici, de traverser le fleuve en bateau pour recevoir, à Québec ou à l’Île d’Orléans, des services religieux qui pour la première fois de façon régulière leur sont donnés chez eux. Compte tenu des difficultés de navigation qu’implique la traversée du fleuve, ces services religieux représentaient un changement majeur dans leur vie de pratiquant. Certains continueront d’aller à Québec ou à l’Île dans leur paroisse d’origine quand ils visiteront la famille, mais ce sera désormais un choix et non une obligation. Un sentiment d’appartenance à ce qui deviendra la Côte-du-Sud, lieu de peuplement bien différent de celui de l’Îsle d’Orléans ou de la Côte-de-Beaupré au nord, commence à se développer.

 

Étienne Corriveau par exemple, le père de tous les Corriveau d’Amérique arrivé de l’Isle d’Orléans en 1678 dans cette partie de la seigneurie La Durantaye qui deviendra Saint-Vallier en 1720, sera paroissien de la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud. Avant 1679, les censitaires comme lui étaient obligés de faire baptiser leurs enfants en la paroisse Notre-Dame-de-l’Immaculée Conception-de-Québec. Après l’érection de la grande paroisse, ils peuvent le faire à la chapelle de Saint-Joseph-de-la-Pointe-Lévy en longeant la rive du fleuve. Ceux, moins éloignés et aptes à marcher qui n’ont pas trop de rivières à traverser, peuvent toujours emprunter les sentiers tracés à travers bois par les « sauvages » le long de la grande rivière « Kanata ». Ceux qui ont un cheval l’utilisent et les habitants peuvent aussi emprunter la batture au baissant de la marée durant l’été et la rive glacée durant l’hiver. Peu de temps après ils auront le choix d’aller également à Saint-Thomas dont la première chapelle sera bâtie en 1679 en bordure de la rivière La Caille.

 

L’exemple de Pierre Balan dit Lacombe, censitaire de la seigneurie La Durantaye qui y cultive une terre en 1677, illustre encore mieux notre propos : on sait qu’il aura 9 enfants. Il épouse une fille du roi, Renée Biret, à Québec en 1672 et fait baptiser ses cinq premiers enfants en la paroisse Notre-Dame-de-l’Immacuée-Conception-de-Québec de 1673 à 1678. À partir de 1679 jusqu’en 1688 il fait baptiser les suivants à Saint-Joseph-de-Pointe-Lévy. De plus, on retrouve l’acte de naissance de son 6e enfant à Berthier et celui de son 7e à L’Islet, dans un carnet de missionnaire d’abord, attaché au registre, puis retranscrit dans le grand livre plus tard.

 

La paroisse de mission

 

Si on attribuait le nom de mission à la grande paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud c’est simplement qu’elle était prise en charge par des missionnaires, curés non résidents, et donc : desservie par voie de mission. Après 1678, le mot mission désigne davantage une tâche à accomplir sur un territoire que l’organisation religieuse elle-même. En Bellechasse par exemple, tout au long du 18e et 19e siècle, le curé résident d’une paroisse établie pouvait recevoir de son évêque la mission d’aller ouvrir une nouvelle paroisse là où des colons, suffisamment nombreux, étaient trop éloignés de leur église. Source : Les monographies paroissiales de Bellechasse. Le curé résident continuait de s’occuper de la cure qu’on lui avait confiée, mais il avait temporairement la charge d’une autre. Un nombre suffisant de personnes trop loin de leur église d’appartenance justifiait aux yeux de l’évêque l’ouverture d’un nouveau territoire paroissial. L’accessibilité de la cure était requise pour en augmenter les bienfaits. Mais comme la nouvelle paroisse était desservie par voie de mission par un curé non résident en attendant l’arrivée d’un curé résident pour plus de stabilité et une meilleure accessibilité aux services, on utilisait le mot mission pour la désigner. Le mot desserte désignait cette même réalité d’une cure fixe, mais amovible.

 

Dans ce contexte les mots mission et desserte ne doivent pas être mis en opposition avec le mot paroisse puisqu’ils désignent tous les deux une paroisse à ses débuts, une première étape dans l’organisation paroissiale d’un territoire. La deuxième véritable étape sera l’arrivée d’un prêtre résident dédié entièrement et exclusivement à la nouvelle paroisse devenue plus populeuse. C’est ce qu’on appelle l’inamovibilité de la cure.

 

Une paroisse desservie par voie de mission est donc une paroisse. C’est ce que certains ont appelé une paroisse de mission desservie par des curés desservants c’est-à-dire des curés missionnaires qui ne résident pas dans la paroisse. (Source : Alain Laberge, Atlas Historique du Québec, La Paroisse sous la direction de Serge Courville et Normand Séguin. PUL, Le fonds Gérard Dion.)

 

Avant la paroisse de mission, y avait-il une mission proprement dite où le prêtre pouvait quitter sa chapelle ou son église et se rendre à l’occasion en territoire éloigné dire une messe, baptiser, ou assister un mourrant, en lien avec une mission de reconnaissance ou d’aide temporaire? Probablement, mais on ne saurait à ce moment-là parler de paroisse de mission. De plus, cette période de véritable mission ne devait pas durer très longtemps, car l’autorisation par l’évêque de cette simple démarche missionnaire devait être jugée par les colons, établis loin de leur église, au 4e, 5e ou 6e rang de leur seigneurie, à l’intérieur ou à l’extérieur de leur paroisse d’origine, comme une invitation, pour ne pas dire une incitation, à créer chez eux les conditions favorables à l’établissement d’une cure fixe à proximité de leur lieu de résidence.

 

Nous réservons donc le terme mission à une population desservie de façon occasionnelle et aléatoire sur un territoire sans frontières définies et le mot paroisse ou paroisse de mission à une circonscription desservie par voie de mission de façon continue et régulière.

 

Le statut juridique d’une paroisse

 

L’érection canonique et civile d’une paroisse vient lui conférer un statut juridique, c'est-à-dire une existence aux yeux de la loi. L’obligation civile de pourvoir au culte s’ajoute alors à l’obligation morale. C’est un élément important qui contribue à distinguer la paroisse officielle d’une paroisse de mission, mais elle ne saurait être considérée comme déterminante pour indiquer l’origine d’un territoire paroissial, car si certaines paroisses reçoivent leur reconnaissance officielle dès le départ, comme ce fut le cas pour cette grande paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud, ou celles de Saint-Lazare et de Saint-Anselme, la majorité d’entre elles la reçoivent tardivement après dix, vingt, trente et même cinquante ans de vie paroissiale malgré la présence d’un curé résident. C’est donc dire qu’avant l’érection canonique et civile, la pratique du culte se fait et se paye sur une base volontaire sans aucune obligation légale de la part des fidèles. La paroisse de Saint-Gervais bien que fondée en 1780 ne sera reconnue officiellement qu’en 1839. Saint-Charles, fondée en 1749, recevra sa reconnaissance officielle après la Conquête anglaise en 1827. Saint-Henri quant à elle verra sa paroisse officialisée après plus de 75 ans de vie paroissiale. Source : éléments d’histoire contenus dans les albums souvenirs de chacune des paroisses de Bellechasse.

 

La définition juridique de ce qu’est aujourd’hui une paroisse, soit un territoire érigé canoniquement et civilement en vue de la pratique du culte, ne peut donc pas être utilisée pour rendre compte de la réalité historique des paroisses et de leur évolution au temps des seigneuries.

 

Comment définir la paroisse du 17e siècle en Bellechasse

 

Pour rendre compte de la réalité historique de la paroisse en Bellechasse et en comprendre la dynamique, il nous faut la définir ainsi : Territoire circonscrit organisé par une communauté de fidèles pour une pratique régulière du culte sous la responsabilité d’un prêtre en un lieu précis. Les éléments de cette définition se retrouvent en ligne sur le site web suivant : Gabriel Audisio "les français d’hier, tome1" Armand Colin 1998).

 

Trois éléments sont donc indispensables pour qu’il y ait paroisse : une communauté de fidèles, une circonscription et une cure fixe administrée par un prêtre en un lieu précis. Examinons ces trois éléments constitutifs d’une paroisse :

  • A - Communauté de fidèles : Une paroisse est toujours à la remorque d’un nombre suffisant de fidèles pour former une communauté capable de financer l’organisation d’un territoire en fonction du culte. Lorsqu’il s’agit d’établir une paroisse, contrairement à ce qui se passe lors de l’ouverture d’une seigneurie ou d’un canton, la communauté précède toujours la création de cette paroisse. Quelques personnes en territoire éloigné ne suffisent pas à justifier l’ouverture d’un nouveau territoire paroissial. Beaucoup plus que l’érection canonique la construction d’un premier lieu de culte (chapelle-presbytère ou presbytère-chapelle ou église) et l’ouverture d’un registre pour un territoire spécifique sont des indices fiables d’une présence suffisamment élevée de personnes sur un territoire pour que celles-ci puissent former une communauté paroissiale capable d’assumer les frais d’une cure fixe. (Source : Alain Laberge. Les pages de 14 à 23 d’un collectif : Atlas Historique du Québec, La Paroisse sous la direction de Serge Courville et Normand Séguin. PUL, Le fonds Gérard Dion.). Il est important de réaliser que la création d’un registre peut précéder la création d’un presbytère séparé ou d’une église. Il sera alors conservé dans la paroisse du curé desservant. Ce sera le cas du registre de Sainte-Claire intégré à celui de Saint-Gervais entre 1809 et 1824. Ce pouvait être un seul grand livre dans lequel le lieu de résidence des nouveaux paroissiens était inscrit ou encore des pages qui leur étaient réservées.
  • B- Circonscription : une paroisse c’est aussi un territoire défini et des limites précises. Pour paraphraser « une manière de dire » utilisée fréquemment par l’historien Marcel Trudel : nulle paroisse sans frontières. Bien que celles-ci recouvrent à l’occasion celles d’une seigneurie, les paroisses ont leurs frontières propres. Une seigneurie peut contenir plusieurs paroisses sur son territoire et à l’inverse, une paroisse peut au besoin chevaucher le territoire de plusieurs seigneuries et cantons. Voici trois exemples :

 

Les frontières d’une paroisse peuvent être modifiées, mais toujours elles sont nécessaires pour savoir où et à qui payer, pour développer un sentiment d’appartenance de même qu’une meilleure cohésion sociale. Deux exemples permettent de mieux comprendre :

  • C- Cure fixe administrée par un prêtre en un lieu précis : essentiellement, une paroisse se résume à des services religieux donnés ou non par voie de mission mais de façon régulière sur un territoire défini et dans un lieu précis : maison privée, chapelle ou église. N’ayant pas les outils de communications du 20e siècle comme le chemin de terre, le chemin de fer, la poste, le télégraphe, le téléphone, ou encore les journaux, la radio ou la télé pour annoncer la venue du prêtre aux paroissiens, il fallait que les services religieux soient donnés à « date fixe » et c’est ce qu’on appelait une cure fixe. Contrairement à ce qui se passe dans une mission proprement dite, la cure n’est pas offerte occasionnellement. La régularité s’impose pour qu’il y ait paroisse. Par elle, l’Église s’engage. En pratique, elle se donne une obligation de résultat envers ses membres. Elle s’oblige à rendre des services pour lesquels elle s’assure d’être payée et à l’inverse les paroissiens s’assurent d’en avoir pour leur argent. C’est un contrat avec des droits et des devoirs de part et d’autre. Pour vivre de la charité des fidèles, le curé se doit d’assumer une tâche. Le curé gagne honorablement sa vie et le payeur de dîme veille au grain.

    Certains auteurs comme Yvan De Blois de Sainte-Claire, paroisse qui fêtait en 2009 son 200e anniversaire, utiliseront l’expression.présence religieuse continue. ou. mission religieuse au « village » de Sainte-Claire. pour décrire cette réalité d’une cure fixe offerte à une communauté à l’intérieur d’un territoire défini. En 1809 une chapelle était construite dans la seigneurie qui indiquait clairement la volonté ferme des habitants de recevoir sur leur territoire des services religieux à intervalles réguliers, et ce, de façon continue.

En quoi la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud est-elle différente de celle qu’on connaîtra au 20e siècle?

 

1) Sa cure est amovible
Les services religieux ne sont pas donnés par un même prêtre qui réside sur place. La cure est prise en charge tantôt par un prêtre, tantôt par un autre, dépendant de la disponibilité de ceux-ci en regard des décisions de l’évêque en charge du diocèse. La dîme est alors gérée par le Séminaire de Québec et non par un curé assigné en permanence au territoire spécifique de la paroisse. La cure est fixe, mais amovible comme le voulait Monseigneur de Laval en envisageant l’établissement de son Séminaire épiscopal en 1663 ayant obtenu de la mère patrie les lettres patentes civiles et religieuses pour organiser son diocèse ainsi. Progressivement, après une quinzaine d’années d’existence, au rythme de la croissance démographique et de la multiplication des lieux de culte, « la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud » sera démantelée par la force des choses et on aura à refaire les érections canoniques pour chacune des paroisses issues de la paroisse mère. De plus petites paroisses avec titulaire seront progressivement créées à même son territoire. Ce démantèlement sera rendu possible à partir de 1692, année où Monseigneur de Saint-Vallier séparera le Clergé du Séminaire de Québec facilitant l’autonomie de chacune des paroisses. Peu à peu, les curés deviendront titulaires. Ils cesseront progressivement de voyager et ils pourront avec les marguilliers gérer l’argent de la dîme recueilli à l’intérieur des frontières de leur propre paroisse. La cure deviendra progressivement inamovible à mesure que l’augmentation des paroissiens le permettra répondant en cela au désir de l’autorité royale de la mère patrie qui voulait de plus en plus voir se développer en Canada le modèle de paroisse qu’on connaissait en France. Le fait que la cure soit fixe ne suffisait pas, il fallait qu’elle devienne inamovible.

 

2) Sa cure est petite
La cure spirituelle est fixe mais petite, car les soins prodigués aux âmes des fidèles sont réduits à l’essentiel : la messe et les sacrements de baptême, de mariage et d’extrême-onction au besoin. De plus, ces soins spirituels sont donnés à intervalle beaucoup plus long. L’éloignement des lieux de culte et le peu de prêtre disponible empêchent une fréquentation assidue. Au départ deux prêtres seulement, l’abbé Morel et l’abbé Thury, sont assignés à dispenser la cure sur l’immense territoire de cette paroisse sans nom. On est loin d’un accès quotidien ou hebdomadaire aux services religieux.

 

3) Sa cure dépend en partie de l’État pour assurer son financement
Le Roi est appelé à combler le manque à gagner de la dîme nécessaire pour assurer la fixité de la cure. Mgr de Laval et l’intendant évaluaient les frais de cure à 500livres. Source : Alain Laberge, Atlas Historique du Québec, La Paroisse. La « taxe » supporte donc le manque à gagner de la dîme gérée par le Séminaire et distribuée aux différentes paroisses par une sorte de péréquation. Voici ce qu’on peut lire dans l « État présent des cures et missions de Canada » de 1683 : « Projet pour distribuer 8,000 livres donnés par le Roi pour 36 curés ». Deux de ces attributions concernent la grande paroisse : « 32*-- St-Joseph de la cöte de Lauzon avec Beaumont, 200livres..-33* La pointe à la Caille avec La Durantaye, et Berthier, 300livres ». (Source : Archives Canadiennes, Série F2, vol. 3, pp. 34-36). Bien que fixée à 500 livres une somme de 400 livres pouvait semble-t-il suffire à assumer les frais de la cure, mais cette somme constituait un minimum requis.

 

4) Son territoire est démesuré
Son territoire est immense (42 lieues ou 201 kilomètres sur front de fleuve) et, au point de départ, un seul lieu de culte existe en la chapelle Saint-Joseph-de-Pointe-Lévis construite par Guillaume Couture entre 1675 et 1677 dans la seigneurie de Lauzon. Elle ouvre ses premiers registres pour la grande paroisse en 1679. Viendra ensuite l’ouverture d’un registre à L'Islet en 1681 pour toute la paroisse et la construction d’une chapelle à Saint-Thomas-de-Pointe-à-la-Caille, maintenant Montmagny. Tout au long de sa courte existence comme paroisse des actes seront inscrits tantôt à L'Islet, tantôt à Lauzon, tantôt ailleurs. Peu de temps après l’érection de la paroisse, son territoire contient plusieurs lieux de culte. À partir de 1780, les paroissiens peuvent choisir d’aller à la chapelle de Saint-Joseph-de-Pointe-Lévy, à celle de Saint-Thomas-de-Pointe-à-la-Caille ou encore à celle de L'Islet sans pour autant quitter leur paroisse. De plus, pour permettre aux paroissiens de profiter de la cure sans avoir à trop se déplacer on pouvait à l’intérieur de chaque seigneurie dire la messe chez un colon consentant, en l’absence de chapelle.

 

5) Son territoire est sans presbytère
Il y a un curé, mais il ne réside pas dans la paroisse. C’est un curé voyageur. Il gère une cure fixe, mais lui-même n’a pas de domicile fixe à l’intérieur du territoire paroissial. Il relève du Séminaire de Québec qui sert de presbytère à tout un diocèse et c’est là qu’il vit. La paroisse est donc desservie par voie de mission. Aidé par d’autres, un prêtre missionnaire nommé pour un temps responsable de la cure parcourt le territoire régulièrement s’arrêtant chez un même cultivateur au besoin, pour dire la messe, administrer les sacrements, y passer la nuit si nécessaire, s’y sustenter et noter dans des « cahiers de missionnaire » les actes de baptême, de mariage et de sépulture qui seront intégrées aux registres généraux existants à Saint-Joseph-de-Pointe-Lévy ou à L'Islet et par la suite aux registres spécifiques à chaque sous district à mesure que ceux-ci seront créés. On retrouve des exemplaires de ces « cahiers de missionnaire » aux archives paroissiales de Saint-Michel-de-Bellechasse.

 

6) Sa circonscription est sans titulaire
Aucun saint patron ne lui a été désigné. Elle est érigée sous la protection d’aucun saint. Elle est sans titre et donc sans nom. Nous l’appelons de façon non officielle paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud pour entre autres la distinguer des paroisses de même type. Quatre cures fixes comme celle-là, sans titulaire, formées chacune d’un groupement de seigneuries, auraient ainsi été créées en Nouvelle-France par Monseigneur de Laval en 1678, année où le territoire de la Vallée du Saint-Laurent sera divisé en paroisses pour la première fois. Si la Côte-de-Beaupré et la Côte de Beauport constituaient chacune une seigneurie érigée canoniquement en paroisse avec titulaire, la Côte-du-Sud quant à elle en contenait plus d’une quinzaine et n’était sous la protection d’aucun saint. Saint-Joseph, patron la Nouvelle-France, devait voir à ce que tout se passe bien. La petite chapelle de Pointe-Lévis étant déjà sous sa protection.

 

7) Sa paroisse est sans marguillier
N’ayant pas de curé résident responsable des finances, puisque l’argent de la dîme est géré par le Séminaire de Québec, il n’y a pas de fabricien pour se porter garant des finances. Le premier fabricien du futur territoire de la MRC de Bellechasse, Noêl Le Roy, sera élu au début du 18ième siècle lors d’une assemblée convoquée et présidée par le curé résident Hilaire Hilaire le 17 avril 1702 en la paroisse de Saint-Michel-de-La Durantaye. Source : Rév. P. Marie-Antoine, O.F.M. Saint-Michel de La Durantaye, note et souvenirs. Page 44.

 

Considérations plus générales

 

La démesure du territoire de la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud s’explique par la faiblesse de l’immigration française. Il n’y pas suffisamment de colons en Nouvelle-France au 17e siècle pour former village et paroisse autonome dès le départ comme ça se faisait dans les colonies anglaises. Certains historiens, Denis Vaugeois en tête, nous apprennent que l’ouverture des treize colonies de la côte Atlantique était rendue possible par une vague d’immigration massive pour chacune d’elles. Il y avait à bord des bateaux d’une seule expédition assez de monde pour former dès le départ une paroisse et un village. L’« étapisme » n’était donc pas nécessaire. Contrairement à l’attitude de l’Angleterre, la France était à cet égard parcimonieuse. 800 filles du Roi en 10 ans, de 1663 à 1673, c’est peu pour peupler un continent. Les anciens Canadiens que nous étions durent assumer eux-mêmes la majeure partie du peuplement, aidés en cela par l’Indien généreux. Cette faiblesse de l’immigration eut comme conséquence heureuse une domestication lente et progressive du territoire. Le développement à la canadienne s’est fait en douceur, sans trop bousculer les premiers occupants. Après cent ans de vie en Amérique, de métissage culturel et d’adaptation à un environnement rigoureux différent du leur, les Français d’origine nés au pays formèrent au contact des premiers occupants un nouveau peuple qu’on désigna différemment selon les époques : Canadiens de Nouvelle-France (Anciens Canadiens ) de 1700 à 1763 puis Canadiens de la Province de Québec de 1763 à 1791, Canadiens du Bas-Canada de 1791 à 1841, Canadiens tout court, sous l’Union, avec la création de la province du Canada depuis 1841, Canadiens français du Québec tout au long du 20e siècle de la Confédération à la Révolution tranquille des années 1960-70 et Québécois depuis pour définir correctement les nouvelles frontières territoriales de la Nation Canadienne Française. Pour qu’il y ait paroisse sur la côte du sud, il fallait suffisamment de censitaires-paroissiens pour payer la cure et suffisamment de prêtres pour la gérer, ce qui explique l’obligation de créer un immense territoire.

 

Démantèlement de la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud

 

L’augmentation de la population permettra de scinder progressivement l’immense territoire paroissial de la rive sud en plusieurs districts ou secteurs pour faciliter la cure puis en paroisses plus petites correspondant généralement au territoire de chacune des seigneuries. C’est ainsi que Saint-Michel fera paroisse avec Beaumont, Vincennes et Saint-Joseph-de-la-Pointe-Lévis ou encore avec Beaumont, Berthier et Saint-Thomas avant de quitter la paroisse mère pour former une paroisse autonome en 1693 avec l’ouverture des premiers registres sous le patronage de Saint-Laurent. Elle changera de titulaire et prendra le nom de Saint-Michel-de-La Durantaye en 1698 lors de sa reconnaissance officielle. Saint-Étienne-de-Beaumont aura son autonomie paroissiale en 1692 et elle épousera les frontières seigneuriales réunies de Beaumont, Vincennes et Vitré. Quant au registre de Saint-Joseph-de-la-Pointe-Lévis, ouvert en 1679, il deviendra exclusif à sa paroisse à mesure que de plus petites paroisses, se détachant de la paroisse mère, ouvriront leur propre registre. Il est à noter que la grande paroisse sans nom ne sera pas démantelée officiellement. On procèdera plutôt à des ré-érection de paroisses plus petites à mesure que celles-ci se détacheront de la paroisse mère.

 

Conclusion

 

Compte tenu du peu de paroissiens répartis sur un territoire immense et du nombre restreint de prêtres, le grand défi pour l’Église canadienne tout au long de son implantation progressive dans la vallée du Saint-Laurent au 17e et même par la suite tout au long des 18e et 19e siècles sera de fixer la cure et de la rendre inamovible sur l’ensemble du territoire occupé. La fixité de la cure représente une première étape dans l’organisation paroissiale du territoire. En Bellechasse et pour l’ensemble du territoire de la Côte-du-Sud, ce qu’on a appelé la paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud, tout au long de cet article, représente ce premier niveau d’organisation qui consistait à fixer la cure pour que les services ne soient pas donnés de façon aléatoire. L’inamovibilité de la cure constituera la seconde étape par la création de plus petits territoires plus populeux et l’arrivée de curés résidents. Le manque de prêtre rendra l’inamovibilité précaire tout au long de son histoire. À la fin du 18e siècle, Mgr Briand vantera les mérites de la mobilité des curés. Encore aujourd’hui plusieurs paroisses n’ont pas de curé résidant.

Il ne faudrait pas exagérer l’importance de cette grande paroisse des seigneuries qui dura une quinzaine d’années, mais force est de reconnaître qu’avec elle les bases de l’organisation paroissiale de ce qui deviendra la Côte-du-Sud étaient jetées. Bien qu’elle devra être démantelée pour franchir la deuxième étape qui consistera pour l’Église catholique à nommer des curés résidents sur des territoires plus petits, il n’en demeure pas moins que la fixité de la cure s’amorça à l’intérieur de ce grand district paroissial. Le père Marie-Antoine évoque cette réalité à l’intérieur d’un sous district paroissial lorsqu’il écrit « Cette année 1692…nommé missionnaire pour Beaumont et toute la seigneurie de La Durantaye…le Père Guillaume Beaudoin…ne peut encore établir sa résidence sur aucun de ces territoires, car il n’y a ni église, ni chapelle, ni presbytère… Comme les prêtres du Séminaire, ses devanciers, il parcourt à date fixe les seigneuries et porte les consolations de la religion aux âmes dont il a la charge. Pendant les quatre ans qu’il dessert Beaumont et Saint-Laurent de La Durantaye, il signe 22 actes de baptêmes et de mariages. » Source : Rév. P. Marie-Antoine, o.f.m., St-Michel de la Durantaye (notes et souvenirs) 1678—1929, Imp. Charrier et Dugal, Ltée, Québec, 1929. Page 33.

 

L’église se devait de procéder par étapes puisque son existence même dépendait d’un nombre suffisant de paroissiens pour construire, meubler, entretenir et payer par la corvée et par la dîme. Sur la côte du sud, après le démantèlement de la « Grande Mission » au profit de paroisses plus petites correspondant le plus souvent au territoire de chacune des seigneuries, on procèdera également par étapes pour implanter les paroisses plus au sud, là où il y en a pas encore. Le plan de développement sera le même : une première messe autorisée célébrée dans la maison d’un habitant établi en territoire éloigné, quand le nombre de résidents le justifiait, une sorte de mission de reconnaissance qui amorçait la paroisse de mission avec l’établissement d’un registre associé à un saint patron (titulaire), l’autorisation par l’évêque de construire une première chapelle, un premier presbytère souvent à même la chapelle, ou encore un presbytère-chapelle pour loger le curé desservant (curé non résident) au moment de sa venue. Un premier cimetière, rudimentaire, était aménagé à côté de la chapelle. Suivait l’arrivée du curé résident qui rendait les services plus fréquents. Devenu chef de paroisse à temps plein et bénéficiant d’un budget dont il pouvait faire usage avec le fabricien, le curé résident, grâce à son initiative et à la disponibilité liée à ses responsabilités, facilitera considérablement le développement de la paroisse et sa prise en charge par la communauté. En plus d’être fixe la cure deviendra inamovible ce qui mènera progressivement à une pratique plus fréquente voir même hebdomadaire ou quotidienne du culte. Un fabricien était désigné et on assistait à l’édification d’une première église de pierre, la construction d’un presbytère séparé du lieu de culte, et progressivement, avec la capacité de payer d’une population sans cesse grandissante, l’organisation plus complexe que l’on connaît au 20e siècle : avec elle venaient la grande église, aménagée somptueusement sur la place publique au cœur du village, la maison cossue du presbytère et ses bâtiments adjacents, le cimetière clôturé et bien structuré avec ses monuments dont certains prennent la forme de stèles, la chapelle funéraire pour servir de charnier, les salons funéraires, les corbillards pour le cortège funèbre, les chapelles de dévotions à chaque bout du village pour les processions en alternance, le couvent et le collège pour l’éducation, les croix de chemin, le vicaire pour aider le curé à rendre disponibles des services religieux de plus en plus fréquents, les nombreuses messes quotidiennes, les quêtes, les fêtes petites et grandes, les confessionnaux pour les confessions, les marguilliers et le conseil de fabrique, le bedeau, le sacristain, le constable, la garde paroissiale, les bénévoles, les cloches à l’angélus qui indiquent les heures de la journée et nous situe dans le temps, la flèche du clocher pour nous situer dans l’espace, la chorale, le chantre et l’organiste pour le chant durant les offices, le comité de liturgie ou de pastorale, le service des pauvres, les organismes de bienfaisance, les para religieux, les aumôniers, les écoles de rang et bien sûr les grandes cérémonies, les nombreux baptêmes, mariages en grande pompe et funérailles, sans oublier un statut juridique et civil pour qu’en regard de la loi cette paroisse puisse exister rendant obligatoire le maintien de la cure par tous les fidèles.

 

Que fête-t-on exactement en Bellechasse, tous les 25 ans ?

 

Après avoir pris connaissance des éléments historiques contenus dans les albums souvenir de chacune des paroisses de Bellechasse, nous pouvons cerner davantage à quoi pouvait bien correspondre l’année de fondation de chacune des municipalités de paroisse en Bellechasse :

Beaumont : 1672. . Mission liée à la concession des seigneuries de Beaumont et de Vincennes qui, avec le petit fief de Vitré concédé en 1683, formeront le territoire de la paroisse autonome en 1692 avec l’ouverture d’un registre spécifique à Saint-Étienne.

Saint-Michel : 1678.. Érection canonique de la « paroisse sans nom des seigneuries de la rive sud. ».

Saint-Vallier : 1713.. Ouverture des registres et reconnaissance officielle de la paroisse Saint-Philippe et Saint-Jacques l’année suivante.

Saint-Charles : 1749. . Construction d’un presbytère-chapelle et l’arrivée du premier prêtre résident.

Saint-Henri : 1749.. Première présence religieuse sur le territoire suivie de la construction d’un premier lieu de culte l’année suivante.

Saint-Gervais : 1780.. Arrivée d’un premier curé résident et de l’ouverture des registres.

Sainte-Claire : 1809.. Présence religieuse continue sur le territoire de la seigneurie avec la construction d’une chapelle.

Saint-Anselme : 1830. . Construction d’un premier lieu de culte.

Saint-Lazare : 1849.. Arrivée du premier curé résident.

Saint-Raphaël : 1851.. Ouverture des registres qui mène à la construction de l’église en 1852.

Buckland : 1857.. Ouverture des registres.

Saint-Malachie : 1857. . Affectation d’un prêtre à la paroisse desservie par voie de mission.

Armagh : 1863. . Construction d’une chapelle et ouverture des registres par un prêtre desservant.

Saint-Damien : 1882.. Érection canonique de la paroisse.

Saint-Léon : 1872.. Fondation officielle de la paroisse desservie quelques années auparavant par voie de mission –

Saint-Philémon : 1886.. Arrivée d’un curé résident et ouverture des registres.

Saint-Nérée : 1886.. Délimitation des frontières actuelles de la paroisse par décret canonique.

Saint-Nazaire : 1902.. Arrivée du premier curé résident.

Honfleur : 1904. . Première messe dans une église toute neuve.

La Durantaye : 1910. . Création de la municipalité et fondation de la paroisse avec l’ouverture des registres, l’adoption de Saint-Gabriel-Archange comme titulaire et présence d’un premier curé résident.

 

Bibliographie

 

  • *Martine Côté, Diane Saint-Pierre, Jacques Saint-Pierre, Yves Hébert, sous la direction d’Alain Laberge. « Histoire de la Côte-du-Sud ». Institut québécois de recherche sur la culture, 1993, page 134.
  • Rév. P. Marie-Antoine, O.F.M. St-Michel de la Durantaye, Notes et souvenirs, 1678-1929. Imp. Charrier et Dugal, Ltée. Québec. 1929.
  • Alain Laberge. L’implantation de la Paroisse dans la vallée du St-Laurent aux 17e et 18e siècles. Atlas historique du Québec. La Paroisse, sous la direction de Serge Courville et Normand Séguin, Les Presses se l’Université Laval. Québec, 2001.
  • Diane Saint-Pierre et Yves Hébert. Archives paroissiales de la Côte-du-Sud, inventaire sommaire. IGRC.
  • Monographies paroissiales

Photo et texte : Paul St-Arnaud, janvier 2010